Introspection...
Extrait d´un article de Courrier International, interview de Julian Assange par Hans Ulrich Obrist.
"Je m’intéresse beaucoup aux projets non réalisés, soit parce qu’ils ont été censurés, soit parce qu’ils étaient trop ambitieux, soit pour d’autres raisons. Quels sont vos projets ou vos rêves non réalisés ?
Il y en a tant ! Mais je ne pense pas qu’on puisse dire qu’ils sont non réalisés, parce que beaucoup d’entre eux, j’espère, se réaliseront ou sont en passe de le faire. Il est trop tôt pour regarder en arrière et dire : “Ah, ça c’est quelque chose que nous ne sommes jamais parvenus à faire.” Mais il y a une chose que nous avons tenté de réaliser sans y parvenir, et c’est très intéressant. J’ai toujours su que tous les journalistes du monde entier ne suffiraient pas pour rendre intelligibles des informations restées jusque-là confidentielles – en l’occurrence, pour prendre notre cas le plus récent, les 400 000 documents que nous avons publiés sur l’Irak –, d’autant plus, bien entendu, qu’ils ont d’autres sujets à traiter. Je savais, en revanche, que nous aurions suffisamment de matériel à publier. Donc notre idée, c’était de faire appel à tous ces bénévoles qui passent du temps à écrire sur des sujets pas vraiment importants et de réorienter leur travail vers les documents que nous rendions publics. J’ai fait tout mon possible pour que cela se produise, mais en vain. Je voyais tous ces gens qui écrivent des articles pour Wikipédia, des blogs sur le sujet du jour, quel qu’il soit, mais généralement en lien avec la guerre et la paix. Et je songeais à toute cette énergie qu’ils déploient. Lorsqu’on demande à ces blogueurs pourquoi ils n’écrivent pas d’articles originaux, pourquoi ils n’analysent pas la production des médias, ils répondent : “Comme nous n’avons pas accès à des sources originales, nous ne pouvons pas écrire d’articles originaux.” Je me disais donc qu’ils seraient ravis s’ils avaient la possibilité d’écrire sur des documents secret défense.
Mais je vais vous donner un exemple pour vous expliquer ce que j’ai découvert. J’ai publié un rapport secret émanant des services de renseignements militaires américains sur ce qui s’est passé à Falloujah lors de la première bataille qui s’y est déroulée, en 2004, et ce document paraissait vraiment très intéressant : tampons “secret défense” partout, belles cartes, couleur, exposé militaire et politique des faits, avec y compris le rôle crucial joué par la chaîne panarabe Al-Jazira [qui avait des reporters dans la ville assiégée]. On y trouvait également une analyse de ce que les Etats-Unis auraient dû faire, à savoir mener une opération de préparation politique et psychologique avant l’entrée des forces américaines dans la ville. Dans le cas de Falloujah, des prestataires extérieurs de l’armée avaient été capturés et pendus, et la riposte américaine a évolué progressivement pour devenir une invasion de la ville. Ainsi, au lieu d’une opération soigneusement planifiée, on a assisté à une escalade de violence. On n’avait pas mis en place les éléments politiques et médiatiques nécessaires pour appuyer l’objectif militaire. C’était un document extrêmement intéressant, et nous l’avons envoyé à 3 000 personnes. Rien n’est paru dessus pendant cinq jours. Puis il y a eu une dépêche de l’agence UPI, signée d’un ami à moi, Shaun Waterman, et un petit article dans Asia Times signé de Davis Isenberg, qui travaille la moitié de son temps au Cato Institute [think tank libertarien]. Mais, avant la dépêche d’UPI, pas le moindre article d’un blogueur, d’un contributeur de Wikipédia, d’un intellectuel de gauche, d’un intellectuel arabe, rien. Quel est le problème ? Comment se fait-il que personne n’ait consacré de temps à ce document extraordinaire ? Ma conclusion est double. Tout d’abord, pour rester poli, ces groupes ne savent pas mener le débat intellectuel. Ils se contentent de réagir à ce que publient les grands journaux. La une du New York Times dit quelque chose, et ils réagissent à cela. Ils repèrent ce qui est digne d’intérêt et disent à leurs lecteurs que c’est digne d’intérêt. C’est là l’interprétation magnanime, mais je pense que la principale explication pour ceux qui ne sont pas des professionnels – et même peut-être pour beaucoup qui le sont –, c’est qu’ils utilisent leurs écrits pour montrer que leurs valeurs correspondent à celles de leur journal. Le but de la plupart des journalistes non professionnels est de produire au moindre coût le contenu qui leur permet de prouver leur conformité avec le plus grand nombre de personnes du groupe dont ils souhaitent s’attirer les faveurs. "
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